C'était le 1er février dernier. Je vous faisais part de mon départ vers cette montagne inconnue, ardue

mystérieuse. Après une marche d'approche relativement aisée (quelques moraines glaciaires, deux

ou trois coups du sort - ce sac tombé dans le torrent, cette tente envolée vers des cieux plus cléments,

une tempête dans ma tête - y vais-je, n'y vais-je pas? -), je suis arrivé au camp de base. Ce camp sert

au repos, grâce au confort qui se bâtit là durant la période d'acclimatation. Les porteurs qui m'avaient aidé

jusque là sont retournés dans leurs villages respectifs, me laissant souriant et seul, assis sous le gros bloc

de roche qui m'abritera ces semaines, ces mois, ces années peut-être. La vallée est face à moi, si lente,

si lointaine, si absente dorénavant. Je n'entends plus sa rivière: quelques oiseaux seulement et la glace

qui craque. Je ne m'affaire pas, non. Je range, j'applaudis, je regarde. Souvent, je me retourne et vision-

ne ce qui m'attend. Je palpe des yeux ma montagne et m'oblige à l'oublier. Mon barda m'effraye tant il

est imposant. Une semaine déjà que je suis ici. Une semaine que je dois partir là. Je tergiverse, j'hésite.

A la loterie de la vie, j'ai gagné un bon à valoir sur le doute. Celui que demain me réserve, celui d'un

autre jour et ainsi de suite. Je dois y aller: elle m'attend. J'ai le pied ferme et le moral plus léger que

l'estomac. Le premier pas sur la première pente de neige, le premier geste, le premier toucher sont

des signes qui ne me trompent pas: ça ira. Je chantonne un air rapide, juste pour entraîner mes poumons

à l'essoufflement: J'vous parle de ça, j'avais neuf ans, j'allais à l'école chez les grands enfin "grand" j'dis pas ça

pour moi pasque moi faudrait des échasses un truc que j'ai jamais pu faire c'est lâcher la main à ma mère pour

tenir celle du temps qui passe (Michel Jonasz, Un chausson aux pommes).

Y a rien de tel pour mettre de la distance entre la tête et le crampon. Dans ma tête aussi, le bruit des

feuilles d'arbres qui  n'existent pas. La pente est si raide, si abrupte que je ne devine pas encore le ciel qui

surplombe le sommet. Sept heures que j'avance. Une rupture de pente, une crevasse: l'endroit idéal pour

le camp 1. J'installe la tente. Et je me tais, désormais. Je reste seul dans l'aventure de l'écriture. Je ne me

ronge pas les sangs: un autre s'en charge qui alourdit mon sac.

Si je vous en ai fait voir de toutes les couleurs, je suis un arc-en-ciel, entre le soleil et l'eau.(Anonyme)

Il est bien connu, d'ailleurs, que l'un des moyens de parvenir à la connaissance de soi est de construire un

labyrinthe qui vous ressemble (André-Pierre de Mandiargues).

Je vais prendre soin de moi, dans ma montagne verte et jeune...heu...jaune.

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